Nous décidons de porter nos pas vers un cimetière... étrange façon de célébrer la vie et l’amitié fraternelle qui nous unit ! La vénérable nécropole du Père Lachaise – ce dernier était le prêtre confesseur de Louis XIV – s’avère l’endroit le plus propice à ce dessein.
De la station de métro Gambetta, démesurément longue pour cause d’avalement glouton de la station voisine Martin-Nadeau, nous empruntons l’avenue du Père Lachaise et gagnons l’entrée principale du cimetière, sous le ciel plus que menaçant d’un été profané.
C’est l’ombre massive du crematorium et des galeries du columbarium qui nous accueille. Curieuse construction en style néo-byzantin, mêlant les styles architecturaux et décoratifs pour que chacun, selon ses convictions spirituelles, s’y sente chez lui, le crematorium est l’endroit de tous les paradoxes : au sous-sol une fournaise qui sublime le corps des disparus et au rez-de-chaussée la famille et les amis qui attendent une ou deux heures dans un froid glacial et une atmosphère souvent des plus sinistres.
Autour du foyer se trouvent les ruches… des milliers de petites cases où reposent les cendres d’autant d’inconnus. Le sous-sol est également parcouru de galeries semi-obscures abritant des milliers d’autres cases et parcouru de senteurs fortes de fleurs et d’encens.
Il pleut… énormément… nous nous abritons sous l’une des galeries du columbarium. Nous parlons de la mort… de notre mort et de ce qui se passera ou ne se passera pas ensuite. Je te parle de mon testament, écrit à l’âge de vingt ans, de mon désir de partir à l’antique, c’est-à-dire sur la version moderne du bûcher funéraire romain dont l’âme des grands hommes, élevés par les dieux, s’échappait sous la forme d’un aigle.
Nous décidons de poursuivre notre visite sous l’eau en pressant un peu la cadence. C’est le moment que tu choisis curieusement pour le déjeuner ; il est vrai qu’il est déjà un peu tard. Tu sors donc ton mini sandwich et tu m’en donnes la moitié.
Je t’ai aimé deux fois plus, petit Frère, après ce petit geste qui n’a l’air de rien mais qui résumait notre bonheur simple et touchant.
Nous mangeons donc alors parmi les morts et c’est l’occasion d’évoquer les traditions diverses, passées ou présentes, par lesquelles les morts reçoivent de la nourriture et partagent le repas des vivants, un usage pour ainsi dire perdu en France.
La descente vers la partie basse du cimetière se fait facilement à travers des chemins enlacés au coteau du Mont-Louis, auquel s’accrochent de multiples tombeaux blottis les uns contre les autres. Nous côtoyons une succession de pyramidions, mastabas, temples grecs, obélisques, … avec un entrelacs de symboles de toutes origines : tout un résumé de l’histoire de l’art.
Tout cela s’achève par un peu de recueillement auprès des éternels amants, Héloïse et Abélard, transférés au cimetière du Père Lachaise en 1817 pour inciter les Parisiens à se faire également enterrer dans ce cimetière de l’Est, originellement peu attractif car établi hors les murs de la capitale, dans un de ces faubourgs mal famés de l’époque.
Certaines personnes détestent les cimetières, y craignant les égarements de leur âme au milieu de cette funeste assemblée. Mais peut-on parler du Père Lachaise comme d’un cimetière ? Certes mais c’est bien plus que cela : un véritable parc où les arbres cohabitent avec les sépultures, un véritable lieu de vie où se croise une population très variée – vieilles femmes portant le deuil, joggers, curieux à la recherche de la tombe d’une des nombreuses célébrités du cimetière, passionnés d’art et d’histoire, ... Tout le monde s’y retrouve pour goûter au calme des lieux et au silence qui s’en dégage parfois pour le plus grand plaisir de nos âmes éprouvées.
Chacun laisse son regard divaguer et découvre à coup sûr une nouveauté, une sépulture qu’il n’avait pas remarqué, une inscription funéraire singulière qu’il s’applique à lire, prolongeant ainsi la mémoire des défunts et une sorte de dialogue avec eux à travers le temps, tout comme les trépassés romains qui pouvaient ainsi interpeller le passant : Heus tu viator, veni hoc et queiesce pusillum ! Innuis et negitas ?! Tamen hoc redeundus tibi ! (« Eh toi, voyageur, viens donc ici et repose toi un peu ! Tu fais signe que non ? Tu refuses ? C’est pourtant bien ici que tu reviendras un jour ! »).
Avant d’y revenir un jour peut-être pour toujours, j’aimerais y revenir avec toi…
